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A-t-il des sentiments
Les chiens.

Des êtres doués de sentiments ? 

 Quelques récents ouvrages sur les animaux prêtent une attention toute particulière à leur manière de penser ou d 'exprimer leurs émotions. "Quand les éléphants pleurent", de Jeffrey Moussaieff Masson et Susan McCarthy, constitue un véritable plaidoyer pour la reconnaissance de la vie émotionnelle des animaux. L'exemple canin y occupe une large place. Qu'il ait peur, qu'il soit content, amoureux ou en colère, le chien nous renvoie 1'expression de nos propres sentiments. Certains appellent cela anthropomorphisme, une idée dont les deux auteurs se défendent avec force.
Texte : Claudine Colozzi 
Atout Chien Mai 1997.

    Vous et moi, nous croyons volontiers que notre chien, notre chat, notre cheval, notre perroquet ressent des émotions. Et non seulement nous le croyons, mais nous en avons la preuve sous les yeux en permanence".  Jeffrey Moussaieff Masson et Susan McCarthy n'y vont pas par quatre chemins. Le point de départ de "Quand les éléphants pleurent", best-seller aux États-Unis, en Italie et en Angleterre, est très clair. Peur, amitié, colère, solidarité, fierté, honte : nous avons tous fait l'expérience de la vie émotionnelle des animaux. Ne sont-ils pas d'ailleurs le reflet de ce que nous éprouvons et exprimons nous-mêmes?  "On va se promener!" Swing, qui dormait, soudain dresse les oreilles, se met sur son séant, agite la queue joyeusement puis se dirige vers la porte. Au passage, prévoyant, il prend même la laisse dans sa gueule. Le temps d'enfiler votre manteau, il manifeste déjà son impatience et couine doucement comme pour vous demander de hâter le pas. Joie, prévoyance, impatience... Une scène banale dans la relation quotidienne avec son chien et pas moins de trois sentiments, somme toute très humains, qui interviennent.

Parmi tous les animaux, les chiens excellent dans la manière de manifester leurs émotions et leurs sentiments. Aboiements, yeux tristes, air abattu, jappements, sourires, mouvements de la tête... Tout leur corps semble vouloir parler. Comme les humains, ils disposent d'une gamme étendue dont ils usent régulièrement. "Ce qui m'a fasciné chez les animaux, c'est qu'ils paraissent avoir directement accès à leurs émotions, écrit J. M. Masson. Pas un seul, semble-t-il, n 'a besoin de rêver pour ressentir. Ils manifestent en permanence ce qu'ils éprouvent. Qu'on les ennuie et ils n 'hésitent pas à le faire savoir (...) Le chien remue la queue. Y a-t-il joie plus visible que celle du chien?" 

Combien sont-ils à dire régulièrement en parlant de leur compagnon : "Il m 'écoute et comprend ce que je lui dis."? Comme cette dame qui regarde son chien et lui demande régulièrement : "Tu m'aimes?"   Elle certifie que le chien incline alors doucement la tête sur le côté comme un signe d'assentiment. Ce que le maître considère comme quelque chose de tout à fait normal et de courant chez son chien, le scientifique le nie en mettant en avant l'idée d'anthropomorphisme qui consiste à attribuer aux chiens des sentiments humains.  "Anthropomorphisme, bien sûr, affirme Elizabeth Marshall Thomas dans son livre "La vie secrète des chiens" en évoquant le "sourire" des chiens. Devrais-je utiliser force périphrases du genre : par certaines mimiques faciales, et autres attitudes corporelles, le chien exprime son contentement? Tout compte fait, je préfère dire qu'il sourit : sa face se détend, devient plus amène, les oreilles s 'aplatissent, le voilà les yeux mi-clos, la babine pendante, la gueule  ouverte et le menton levé. Oui, c'est bien là un sourire de chien, il n'y a pas d'autres mots".


 Alors que les deux auteurs américains ont choisi délibérément de se démarquer de toute démarche anthropomorphique, ils participent en quelque sorte à sa réhabilitation. Il est certain que nous projetons sur les attitudes perceptibles et inexpliquées de nos chiens nos sentiments et nos émotions humaines. "[Des] études sur le terrain révèlent ce que la plupart des profanes ont toujours cru, expliquent-ils. Les animaux aiment et souffrent, rient et pleurent, ont le cœur battant de joie ou serré de désespoir. Ils connaissent la solitude, 1'amour, la déception, la curiosité. Ils regardent en arrière avec nostalgie, anticipent le bonheur à venir. Ils ressentent des émotions." 

DES "SENTIMENTS" DÉTERMINANTS DANS L'EXISTENCE CANINE

J. M. Masson prend notamment l'exemple de la peur qui est un sentiment acquis, imprimé chez certains chiens. "Si vous prenez un bâton pour qu'un chien aille le rechercher et qu'à la place l'animal se recroqueville de terreur, votre première pensée sera vraisemblablement que ce chien a été battu. Les animaux associent la peur à des objets qui les ont effrayés par le passé". Le passé de l'animal influe sur ses émotions. Martine avait recueilli une chienne colley, Lola, particulièrement affectueuse. Parfois même jusqu'à l'excès, à en devenir collante. Très sociable donc, Lola, qui semblait n'avoir peur de personne, était fortement impressionnée par les hommes grands parlant avec une voix forte. Comme si elle associait des moments de brutalité ou de souffrance à un physique masculin qui en imposait. 

D'autre part, si les animaux n'étaient pas capables de sentiments, comment expliquer alors la peine de ces chiens qui ne survivent pas à la mort de leur maître ou qui mettent un long moment à accomplir leur travail de deuil? Et le chagrin de ce chien qui se voit privé de la présence du congénère avec lequel il a été élevé? Ou celui de cette chienne à qui l'on arrache ses chiots? Elizabeth Marshall Thomas, citée abondamment dans "Quand les éléphants pleurent", raconte l'histoire de Maria et Misha, un couple de huskies que leurs maîtres ont été contraints de séparer : "[Ils] surent que quelque chose de terrible allait arriver quand les maîtres vinrent chercher Misha. Maria essaya de le suivre dehors mais on l'en empêcha. Elle se précipita alors vers la chaise placée près de la fenêtre et,tournant le dos à la pièce, regarda Misha monter dans la voiture. Par la suite, elle resta sur cette chaise pendant des semaines, le regard fixé au-dehors… A la fin, elle dut se rendre compte qu'il ne reviendrait pas. Alors, quelque chose changea en elle. Elle perdit tout éclat et devint déprimée. Elle se déplaçait plus lentement, réagissait moins et se mettait en colère pour des détails dont elle ne se serait pas préoccupée auparavant… Maria ne se remit jamais de cette perte…" 
 

LA SEULE VUE DE SON COLLIER et de sa  laisse le fait bondir. Il aboie, bouscule gentiment   son maître, le précède jusqu'au portail en se  retournant pour être sûr d'être suivi. Simple "instinct" ou joie et impatience à l'idée d'aller se balader.

Pourtant, le scepticisme scientifique persiste à ne pas être ébranlé par de telles anecdotes aussi troublantes soient-elles. La réponse est toute prête : là où les hommes usent de leur intelligence, les animaux ne disposent que de leur instinct. J.M. Masson, lui, préfère y voir de la sensibilité. Terrible méprise alors que de vouloir prêter au chien l'éventail des sentiments humains tels que la jalousie, l'amour, le chagrin, le dévouement, la fidélité... "Le chien est un être d'instinct qui réagit "au présent" aux stimulations de son entourage, démontre Horst Hegewald-Kawich dans l'ouvrage "Chiens passions". "Une chienne ne prend pas soin de ses petits seulement par amour, comme le fait une mère humaine. Elle ne peut pas non plus imaginer le futur de sa progéniture puisque, contrairement à nous, les animaux ne peuvent se projeter dans l'avenir. Son instinct maternel est inné et il disparaît au bout de quelques semaines aussi vite qu'il avait surgi à la naissance des chiots."
Cet auteur allemand pense qu'il est plus judicieux de parler en termes de réactions positives ou négatives. Le chien n'a pas la capacité de différencier le Bien et le Mal puisqu'il agit de manière instinctive. Ses réactions sont en fait uniquement guidées par la notion de plaisir. Ou bien l'expérience qu'il vit est agréable ou elle est désagréable. C'est, semble-t-il, limiter ce qui motive les différents comportements canins. Certes, nos compagnons canins ne sont pas des "hommes à quatre pattes" mais faut-il alors en déduire qu'ils sont incapables d'éprouver une quelconque émotion?

 Ignorer que les animaux puissent ressentir des émotions impliquerait donc que l'on soit capable se livrer sur eux à des expérimentations et des expériences cruelles. J. M. Masson prend appui sur cet argument pour aborder la question de l'expérimentation animale. "Nombre de scientifiques considèrent l'idée même que les animaux puissent ressentir de la douleur comme la forme la plus  grossière d'erreur anthropomorphique." Ce qui permettrait de cautionner sans aucun remord certaines pratiques. Une aberration que l'auteur dénonce avec force. L'humilité de penser que nous sommes encore incapables d'appréhender réellement ce que les animaux perçoivent, ne serait-elle pas une meilleure attitude? Une humilité doublée d'une notion de responsabilité face aux chiens et à tous les animaux.
  
"Quand les éléphants pleurent" de Jeffrey
Moussaieff Masson et Susan McCarthy.
Albin Michel -1997- 130F.

Avec l'aimable autorisation d'Atout Chien. 


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